De leurs débuts en karting en Normandie à leurs accrochages en Formule 1, retour sur la relation complexe entre Pierre Gasly et Esteban Ocon, entre amitié d'enfance et rivalité sportive.
Camille M est une passionnée de Formule 1 depuis son plus jeune âge et qui souhaite partager sa passion au plus grand nombre.
Ce soir, au Parc des Princes, deux pilotes de Formule 1 partagent les tribunes pour assister au quart de finale aller de la Ligue des champions entre le Paris Saint-Germain et Liverpool. Pierre Gasly et Esteban Ocon, côte à côte dans les gradins : une image qui aurait semblé impensable il y a encore quelques années, lorsque la « guerre froide » entre les deux Normands atteignait son paroxysme. Ce moment footballistique offre l’occasion de revenir sur l’une des rivalités les plus fascinantes du paddock moderne — celle de deux enfants issus d’un même terroir, que la compétition a progressivement éloignés l’un de l’autre.
Deux enfants de Normandie, un rêve commun
Tout commence en 2002, quelque part entre Rouen et Évreux. Pierre Gasly, natif de Bois-Guillaume, et Esteban Ocon, originaire d’Évreux, se rencontrent pour la première fois sur les circuits de karting. Ils n’ont alors que six ans. Le monde de la compétition automobile n’est encore qu’un terrain de jeu, et leurs parents — Laurent et Jean-Jacques — se retrouvent à bricoler côte à côte, par tous les temps, parfois même sous la neige, les kartings de leurs fils. Ces deux pères partagent la même folie douce : celle de croire que leurs enfants parviendraient un jour à percer dans le milieu.
C’est d’ailleurs dans le kart d’Esteban que Pierre effectue ses premiers tours de piste. Une anecdote qui résume à elle seule la complicité insouciante de cette époque. Les deux garçons passent leurs mercredis et leurs week-ends ensemble, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, unis par une passion commune et une amitié sincère que rien, à ce moment-là, ne semblait pouvoir entamer.
« On passait nos mercredis et nos week-ends ensemble presque chaque semaine, lui venant chez moi, moi allant chez lui. On avait un lien très fort », se souviendra Gasly des années plus tard, sur le site officiel de la Formule 1.
Quand la compétition prend le pas sur l’amitié
Mais les circuits de karting régionaux d’Anneville-Ambourville, en Seine-Maritime, voient bientôt les choses évoluer. Les deux amis deviennent rivaux. Et dans l’univers impitoyable des championnats de karting — qu’ils soient régionaux, nationaux, européens ou mondiaux —, la solidarité n’a pas sa place. Chaque course compte, chaque podium peut attirer l’attention d’un sponsor, chaque victoire constitue une marche supplémentaire vers le rêve ultime : la Formule 1.
Car derrière la passion se cache une réalité économique implacable. Les familles Gasly et Ocon ne peuvent assumer seules le coût croissant des saisons. Convaincre des sponsors, c’est gagner. Et gagner, c’est parfois devoir battre son meilleur ami.
Les premiers incidents ne tardent pas à survenir. En 2009, lors d’une course, Gasly est contraint de s’élancer en dernière position après un problème moteur en pré-finale. Il remonte avec brio, mais Ocon le double dans le dernier virage du dernier tour pour s’emparer de la troisième place. Un léger contact s’ensuit. La graine du ressentiment est semée.
Le tournant du Portugal en 2010
L’épisode décisif a lieu en 2010, au Portugal. Gasly est bien placé pour s’élancer en troisième position d’une course. Ocon, lui, n’apprécie guère la situation. Ce qui se passe ensuite, Gasly le relatera avec une précision chirurgicale dans le podcast Beyond the Grid de la Formule 1, en 2018 :
« Esteban a littéralement coupé la piste, traversé le gazon et m’a percuté. J’allais partir troisième et il n’a pas vraiment apprécié. Il m’a envoyé en tête-à-queue. J’ai été déçu plus d’une fois, j’ai attendu des excuses qui ne sont jamais venues. »
Gasly résume cet incident avec une formule poignante : « Malheureusement, il y a eu un tournant lors d’une des courses ; après ça, tout s’est effondré de manière assez dramatique, et c’est difficile à expliquer. » L’amitié d’enfance ne survivra pas à cette collision portugaise. Les deux pilotes continuent de se croiser sur les circuits, aux côtés d’autres futurs grands noms comme Anthoine Hubert ou Charles Leclerc, mais le lien est irrémédiablement brisé.
Laurent Rossi, alors PDG d’Alpine, avait résumé cette réalité avec une lucidité froide : « Ils évoluaient dans un environnement extrêmement compétitif. Un seul d’entre eux pouvait y arriver, alors ils ne se disaient pas : ‘Oh, je suis ton ami, allons jouer à la PlayStation et ensuite je te détruirai sur la piste pour de vrai.’ Cela ne favorise pas l’amitié. »
Des carrières en miroir, des destins parallèles
Il y a pourtant quelque chose de presque romanesque dans les trajectoires de Gasly et Ocon. Tout semble les opposer, et pourtant, tout les rapproche. Tous deux connaissent les affres du doute : Ocon traverse une année sabbatique en 2019, contraint d’observer les courses depuis les stands, faute de volant. Gasly, lui, est rétrogradé de Red Bull à Toro Rosso la même année, après une première moitié de saison décevante aux côtés de Max Verstappen.
Mais tous deux se relèvent. Et tous deux goûtent à la victoire en Grand Prix à quelques mois d’intervalle. Gasly s’impose à Monza en septembre 2020, devenant le premier Français vainqueur en Formule 1 depuis Olivier Panis à Monaco en 1996. Ocon triomphe en Hongrie en 2021. Deux victoires inattendues, deux explosions de joie, deux parcours similaires.
« Quand on y réfléchit, c’est le genre d’histoire où, dans 20 ou 30 ans, on se dira : c’était quand même assez incroyable d’avoir grandi ensemble, d’avoir commencé nos débuts à Anneville-Ambourville en Normandie, alors qu’on nous disait que c’était impossible d’arriver en Formule 1 », confiera Gasly.
Coéquipiers malgré tout : le pari risqué d’Alpine
C’est dans ce contexte que la décision d’Alpine de réunir les deux Normands sous la même bannière pour la saison 2023 fait l’effet d’une bombe. Un duo 100 % français chez le constructeur tricolore : l’idée est séduisante sur le papier, mais le paddock s’interroge. Otmar Szafnauer, alors directeur de l’écurie, assume ce choix : « S’ils sont là, c’est parce qu’ils sont jeunes, très expérimentés, rapides et ont chacun remporté un Grand Prix. Ils savent donc comment gagner. »
Les deux pilotes, quant à eux, font preuve d’un pragmatisme de façade. Ocon reconnaît qu’ils ne seront « jamais les meilleurs amis du monde », tandis que Gasly admet que la dynamique sera très différente de celle qu’il entretenait avec Yuki Tsunoda chez AlphaTauri. Pourtant, ils assurent pouvoir collaborer.
« Pour moi, c’est un sujet dont on a bien trop parlé. On s’entend bien. D’accord, nous ne sommes pas meilleurs amis, mais on s’entend. On a participé à quelques événements ensemble, on se parle, et quand je regarde les relations entre coéquipiers dans le reste du paddock, je pense qu’il y en a clairement de pires que la nôtre », déclare Gasly à Motorsport.com en janvier 2023.
La direction d’Alpine était également passée entre les mains de Flavio Briatore, qui devait gérer ce duo franco-français explosif.
Melbourne, Monaco : les vieilles habitudes ont la vie dure
Sur la piste, la cohabitation tourne rapidement au vinaigre. Dès le Grand Prix d’Australie 2023 — leur quatrième course ensemble —, les deux Alpine se retrouvent dans le mur lors d’une relance chaotique. Ocon minimise l’incident : « Tout va bien. Pierre est venu me voir, on a discuté, il s’est excusé. C’est un incident de course, c’est comme ça. »
Mais le pire reste à venir. Au Grand Prix de Monaco 2024, Ocon tente un dépassement à l’intérieur sur Gasly à la sortie d’un virage. Contact. Les deux monoplaces sont endommagées. Cette fois, la FIA tranche sans ambiguïté : Ocon écope de dix secondes de pénalité. Le pilote reconnaît sa faute sur les réseaux sociaux : « L’incident d’aujourd’hui est de ma faute, il y avait trop peu de place à la fin et je m’en excuse auprès de l’équipe. »
Cet accrochage monégasque aurait même, selon certaines sources, joué un rôle dans la décision d’Alpine de ne pas renouveler le contrat d’Ocon. Esteban Ocon quitte Alpine fin 2024 après cinq saisons et s’engage avec Haas pour 2025, mettant ainsi fin à cette cohabitation explosive.
Le dégel d’Interlagos
Avant cette séparation, un moment inattendu vient pourtant réchauffer l’atmosphère. Au Brésil, en 2024, sur une piste d’Interlagos détrempée, Gasly et Ocon montent tous deux sur le podium derrière Max Verstappen. Deuxième et troisième. Ensemble. Côte à côte. Pour la première fois depuis qu’ils partagent les grilles de départ en Formule 1.
Gasly, visiblement ému, confie devant les caméras : « C’est un moment unique. En tant qu’enfants de la région d’où nous venons, finir coéquipiers était déjà inespéré, mais monter sur le même podium… Personne ne connaît notre histoire, c’est quelque chose qui nous est personnel. Mais indépendamment de tout ce qui s’est passé, une journée comme celle-ci rend les choses très spéciales. »
Lors d’une interview commune diffusée par Viaplay, c’est Ocon qui se tourne spontanément vers Gasly : « Tu te souviens quand on roulait à Anneville sous la pluie ? » Gasly acquiesce. La course brésilienne lui avait rappelé ces souvenirs d’enfance. Ces deux gamins de dix ans, fous de karting, qui bravaient les intempéries normandes avec leurs pères. Un éclair de nostalgie, fugace mais réel.
Deux Normands dans les tribunes du Parc des Princes
Alors ce soir, si Gasly et Ocon sont bel et bien côte à côte dans les tribunes du Parc des Princes pour ce PSG-Liverpool — un quart de finale de Ligue des champions qui s’annonce électrique —, on peut légitimement se demander ce qu’ils se disent. Peut-être rien d’extraordinaire. Peut-être simplement deux hommes originaires d’une même région, assistant ensemble à un grand match de football, loin des casques et des monoplaces.
Pourtant, leur présence commune, si rare, illustre quelque chose de plus profond : la manière dont la pression de la compétition mondiale peut briser les amitiés les plus solides, et comment, parfois, le temps et les épreuves partagées finissent par reconstruire quelque chose. Non pas une amitié d’enfance retrouvée — cette époque est révolue —, mais peut-être un respect mutuel, celui de deux hommes qui savent mieux que quiconque ce que l’autre a enduré pour en arriver là.
« C’était quand même assez hallucinant », disait Gasly. Oui, Pierre. Assez hallucinant, en effet.
Comme le rappelle l’histoire de Prost et Senna chez McLaren, la Formule 1 a le don de transformer les plus belles complicités en rivalités épiques. Gasly et Ocon, eux, ont au moins eu la chance de pouvoir se retrouver dans les tribunes d’un stade, un sourire aux lèvres, pour assister ensemble à un grand rendez-vous sportif.